• Chichelin (conte d'Italie)

    - Par pitié, ma bonne dame, la charité ! implora la mendiante. Elle avait senti au loin la bonne odeur des pois chiches qui s’échappait par la fenêtre.
    - J’en ai déjà si peu pour moi que si je vous en donne, il ne m’en restera plus, répondit la femme.
    - Eh bien, que tous tes pois chiches se transforment en enfants à ta charge ! vociféra la pauvresse qui n’était autre qu’une sorcière.
    Au même moment s’échappèrent de la marmite des enfants par dizaine. Il y avait autant d’enfants qu’il y avait de pois. Ils étaient minuscules et se mirent à crier et à pleurer  tous en même temps :
    - J’ai faim, j’ai froid, j’ai ma. Maman, prends-moi sur tes genoux, Maman, Maman ...
    La femme prit peur et se mit elle aussi à crier et à gesticuler dans tous les sens. Les enfants s’enfuirent par toutes les fentes de la maison, par les fenêtres et par la porte. Puis, ce fut le silence. La femme réalisa que les enfants avaient tous disparus. Elle se mit à pleurer :
    - Mon Dieu ! pourquoi n’en ai-je pas gardé un seul ? Il aurait pu m’aider un peu ; serait aller porter le déjeuner à mon homme ! et elle commença à fouiller chaque recoin de la maison. Elle regarda dans tous les pots, les casseroles, sous les tapis ... Rien. Elle se remit à pleurer de plus belle et s’assit la tête entre les mains.

    Quelle ne fut pas sa surprise d’entendre une toute petite voix lui dire :
    - Ne pleure pas, Maman. Moi, je suis là !
    Elle regarda sur le pilon du mortier et y découvrit un tout petit garçon, gros comme un pois chiche. Il avait les poings sur les hanches et la regardait avec intensité.
    - Ah ! Mon petit amour ! dit la femme. Comment t’appelles-tu ?
    - Chichelin, répondit l’enfant qui se laissa glisser le long du mortier avec adresse.
    - Viens mon tout petit ! Tu vas aller porter son repas à ton père qui travaille dans sa boutique, dit la femme.
    Elle posa sur la tête de l’enfant un panier tellement grand qu’on aurait pu croire que le panier se déplaçait tout seul. L’enfant arriva à la boutique et cria :
    - Bonjour, père ; j’ai apporté votre déjeuner.
    L’homme se demanda s’il n’avait pas rêvé. Il n’avait pas d’enfant et qui donc avait bien pu l’appeler " Père " ?
    Il s’avança sur la devanture de la boutique et vit le panier rempli de vivres. Il le souleva et découvrit ...
    - Je suis Chichelin, né ce matin même dans votre cuisine d’un pois chiche, dit l’enfant d’une voix joyeuse.
    - Bienvenue à toi, mon fils. Mange avec moi un morceau. Si tu veux, je t’emmènerai en tournée. Je fais le métier de rémouleur et je parcours les villages afin d’affûter les outils, les couteaux et les ciseaux.

    Après le repas, ils partirent à la recherche de travail. Ils discutaient tout au long du chemin tant et si bien que les gens qui rencontraient le rémouleur le croyait devenu fou. Arrivé dans la cour d’une ferme où il avait souvent de l’ouvrage, il se mit à crier sa harangue.
    - " Couteaux, ciseaux, outils à aiguiser - Bonnes gens, ne laissez pas le rémouleur passer "
    Le fermier sortit à son appel et lui dit :
    - J’aurais bien eu des outils à affûter pour toi mais je n’ai nulle envie de les confier à un homme qui a perdu sa raison.
    - Que dis-tu, demanda le père ? Un homme qui a perdu sa raison ? Voudrais-tu dire que je suis devenu fou ?
    - Ben oui, un homme qui parle seul est forcément un fou, répondit le fermier.
    - Mais je ne parlais pas tout seul ; je parlais avec mon fils, expliqua le rémouleur.
    - C’est bien ce qu’il disait, renchérit la fermière qui avait rejoint son mari, tu es devenu fou. Où est-il ton fils ?
    - Dans ma poche, tout simplement.
    Tous les gens de la ferme s’étaient approchés et riaient de bon cœur. Le rémouleur mit la main dans sa poche et en ressortit Chichelin qui se tenait à califourchon sur son pouce.

    Tout le monde fut enthousiasmé par ce petit enfant. Le fermier demanda au rémouleur de le lui prêter afin qu’il garde son bœuf. Chichelin s’installa sur la corne du bœuf et on les laissa dans le champs. Deux voleurs qui passaient par là virent l’animal et crurent qu’il n’était pas gardé. Au moment où ils s’approchèrent Chichelin se mit à hurler :
    - Au voleur ! Au voleur !
    Le paysan accourut dès les premiers cris et trouva les deux voleurs cloués sur place.
    - D’où vient cette voix, demandèrent-ils ?
    - C’est Chichelin. Regardez-le, il est perché sur la corne du bœuf.
    - Prête-le nous, tu en seras largement récompensé, dirent les voleurs.
    Le fermier accepta et Chichelin partit avec les voleurs pour les écuries du Roi. Elles étaient bien entendu fermées à clé mais Chichelin passa par la serrure et ouvrit la porte. Il détacha les chevaux, se percha sur l’oreille d’une jument et entraîna le troupeau dehors. Les voleurs sautèrent en selle et s’enfuirent au galop vers leur repaire.

    - Nous sommes trop fatigués, dirent-ils à Chichelin. Donne à manger aux animaux. Nous allons dormir un peu.
    Chichelin remplit sa tâche mais, fatigué lui aussi, il tomba dans une mangeoire et s’endormit. Un cheval l’avala avec l’avoine sans s’en rendre compte. Lorsque les voleurs se réveillèrent, ils cherchèrent Chichelin.
    - Chichelin, Chichelin, où es-tu ?
    - Je suis là, répondit l’enfant dans la panse du cheval !
    - Oui, mais quel cheval ?
    - Celui-ci !
    - Lequel ?
    - Celui-ci !
    Ils pensaient avoir trouvé lequel et se mirent à lui ouvrir le ventre mais point de Chichelin. Ils ouvrirent un second, un troisième, un quatrième cheval mais toujours rien. Tout le troupeau y passa mais toujours pas de Chichelin. Le troupeau en entier fut éventré. Ils se débarrassèrent des carcasses et un loup qui passait par là profita de l’aubaine. Il goba Chichelin sans s’en rendre compte. Voilà l’enfant dans le ventre du loup.

    Le loup était très gourmand et avait encore faim. Il repéra une chèvre qui broutait dans un pré. Au moment où il allait bondir, Chichelin se mit à hurler :
    - Au loup, au loup ! d’une voix si puissante que le berger arriva armé d’un bâton.
    Le loup ne demanda pas son reste et s’enfuit vers sa tanière. Il se posait des questions : comment son ventre s’était-il mis à crier ? Sans doute avait-il encore faim et il repartit en direction de la bergerie. Il guetta, rampa, se faufila et au moment où il allait bondir sur un agneau, Chichelin se mit à crier :
    - Au loup, au loup ! d’une voix puissante. Le Berger réveillé en sursaut, se leva d’un bond et partit à la poursuite du loup. Celui-ci rentra dans sa tanière. Toujours les mêmes questions lui tournaient dans la tête : pourquoi son ventre s’était-il mis à crier ? Il se dit qu’il avait trop d’air et se concentra pour expulser cet air. Chichelin fut projeté et se retrouva dehors. Il courut se cacher dans un buisson.

    Il y trouva trois voleurs qui étaient en train de compter l’argent qu’ils avaient volé. L’un d’eux faisait les parts :
    - Un, deux, trois, quatre, cinq
    - Sept, quatre, deux, trois reprend en écho Chichelin
    - Suffit, dit le voleur ! en regardant ses complices avec un air réprobateur. Je n’arrive pas à compter.
    - Un, deux, trois, quatre, cinq
    - Sept, quatre, deux, trois repris le rusé Chichelin
    Celui qui comptait se rua sur son complice et le roua de coups. Il le laissa pour mort.
    - Tu vois ce qui t’attend, dit-il au troisième. Un, deux, trois, quatre, cinq
    - Sept, quatre, deux, trois répondit Chichelin
    - Je te jure que je n’ai rien ... mais il n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Il se retrouva comme son complice, roué de coups et mort.
    Le voleur se remit à compter :
    - Un, deux, trois, quatre, cinq
    - Sept, quatre, deux, trois dit Chichelin
    Le voleur crut qu’un esprit maléfique se cachait dans le buisson. Il s’enfuit sans demander son reste, laissant son magot sur place.

    Chichelin referma soigneusement le sac, le plaça sur sa tête et repartit vers sa maison. Il trouva sa mère en pleurs d’avoir perdu son enfant.
    - Maman, maman, je suis de retour, regarde.
    La mère souleva le sac sans même regarder le contenu et embrassa son fils.
    - Mon Chichelin, je suis tellement heureuse de te retrouver.
    Il va sans dire qu’ils vécurent tous les trois très heureux.


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