• L'homme de Pierre

     

    L’homme de pierre

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    Il était une fois, au bord d’un pré, une bergère nommée Viviane la blonde, et un bouvier du nom d’Yvain le brun. Ces deux-là s’aimaient d’amour tendre, et si grand et si beau, qu’on le citait en exemple dans toute la contrée, comme ailleurs on parle de Tristan et d’Iseult, ou d’Héloïse et d’Abélard... Ce soir-là, il y avait fête au bord de la rivière, festin et danse ; la première bourrée, lancée par les cabrettaires (joueur de cabrette, ou de cornemuse) et les joueurs de vielle, fut « virée » par les deux amants, qu’accompagnaient les cris joyeux de l’assistance, les claquements de mains et de sabots... La joie régnait dans les coeurs, car on célébrait les fiançailles de Viviane et d’Yvain. Quand la danse cessa, les jeunes filles entourèrent en riant la bergère, et le jeune bouvier s’écarta un peu des feux pour savourer un instant son bonheur. Soudain, levant la tête, il aperçut Viviane qui l’appelait. Étonné de la voir là, il avança pourtant vers elle, qui lui prit la main et l’entraîna sans rien dire. Il la suivit, son étonnement ne faisait que grandir, car sa fiancée lui paraissait en ce moment, à la fois semblable et différente des autres jours, peut-être plus belle encore, mais avec, au fond des yeux, un regard trouble, comme irréel. Bien sûr, la main qui serrait la sienne n’était pas celle de Viviane, en train d’écouter en rougissant les plaisanteries des autres bergères ; non, cette main appartenait à une fade, la reine des fées de la montagne, amoureuse de lui depuis longtemps déjà, et qui voulait le prendre ce soir même. Yvain ne se doutait de rien, marchait toujours. Le couple arriva au seuil d’une caverne, pénétra à l’intérieur. Yvain s’arrêta, saisi : la caverne était un palais illuminé, où les pierres des murs brillaient comme des diamants ; çà et là se dressaient des tables couvertes de victuailles et des meubles précieux ; au sol s’étalaient des tapis, des fourrures... Devant leur reine, des fées-servantes s’inclinaient, prêtes à la servir.
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      Où suis-je ? demanda Yvain.
      Bois d’abord, dit la fade. Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, le bouvier saisit une coupe tendue et la porta à ses lèvres. La coupe contenait un philtre d’amour, la tête lui tourna, ses yeux s’élargirent.
      Viens, dit la reine des fées en souriant. Elle l’entraîna sur un divan profond, le fit manger et boire des mets délicieux, des boissons exquises. Yvain ne savait plus ni où il était ni ce qu’il faisait. La fée lui demanda alors :
      Aimes-tu toujours Viviane ?
      Je n’aime que toi, répondit le bouvier. Qui est cette Viviane dont tu parles ? La fade le regarda d’un air satisfait.
      Voilà qui est bien, dit-elle. Suis-moi maintenant. Assez mangé et assez bu, nous allons célébrer nos noces sur la cime du puy Chavaroche. À nouveau elle l’entraîna, joyeuse de sa facile victoire. L’air frais de la nuit d’automne saisit Yvain. Il tressaillit, s’arrêta, respira à pleins poumons, prit sa tête entre ses mains. Mais la fée le pressa :
      Dépêche-toi, dit-elle. Regarde comme je suis belle. Suis-moi. Ébloui, il reprit sa marche. Mais, tout en escaladant le puy, il sentait la raison lui revenir peu à peu. Il murmura : « Viviane... », la fée ne l’entendit pas... Ils arrivèrent au sommet du mont. Le ciel d’automne brillait de toutes ses étoiles. Au loin, très loin, un chien aboyait, comme une plainte et un appel. Yvain reconnut, il l’aurait reconnu entre mille, la voix de son propre chien : on devait le chercher maintenant ; l’image de Viviane traversa son esprit, il revit la fête, la bourrée dansée au bord de l’Aspre, sa douce amie et son tendre regard...
      M’aimes-tu toujours ? demanda la reine des fées. Elle tournait vers lui un visage radieux et attirant.
      J’aime Viviane ! cria le bouvier. En un instant, les traits de la fée furent ravagés par la haine. Sa voix furieuse siffla :
      Prends garde, Yvain ! Ne repousse pas mon amour.
      Je ne crains pas tes menaces, la fade ! J’aime Viviane, seulement Viviane, et je l’aimerai toujours, quoi qu’il  arrive !
      Malheur ! cria la reine des fées... Là-bas, dans la vallée, les paysans cherchaient Yvain, portant des torches. Viviane pleurait, soutenue par ses compagnes, mais marchait avec vaillance, guidée par Labri, le chien du bouvier. Soudain, ils entendirent vers les sommets, comme des coups de tonnerre immenses. Le puy Granizier parut chanceler, une crevasse se creusa à sa base, un torrent de feu en jaillit. Et puis, il y eut une deuxième secousse, ébranlant le Grand Chavaroche... Viviane criait, les bras tendus vers les sommets... C’est seulement au matin, le calme revenu, que les paysans reprirent leurs recherches. Tandis qu’ils montaient, le soleil éclairait un nouveau paysage, la montagne transformée, différente... À un moment donné, le chien Labri s’arrêta et se mit à hurler. Ils levèrent les yeux, et aperçurent sur la paroi rocheuse une silhouette de pierre figée pour l’éternité : Yvain, qui préféra mourir plutôt que de trahir Viviane.<o:p></o:p>


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