Lavenir du passé
JOURNEE DES MEMOIRES DE LA TRAITE NEGRIERE ET DE LESCLAVAGE
Le 10 mai est officiellement depuis 2005 la Journée commémorative de la traite négrière, de lesclavage et de leurs abolitions. Retour sur un devoir de mémoire devenu indispensable et qui prend aujourdhui la forme concrète du souvenir, de la transmission par lenseignement et par la recherche.
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Si peu connaissent le commerce triangulaire, le Code noir, les conditions effroyables de la traite négrière. Si peu admettent la responsabilité française, les vacillements du processus abolitionniste (à deux reprises), les arguments racistes inadmissibles, les ports spécifiques à la traite (Bordeaux, Nantes), et nombreux sont ceux qui appellent à lamnésie, à loubli au nom de lunité nationale et républicaine. Nombreux sont ceux qui évincent la repentance ou le pardon. Malgré tout, la vérité et la mémoire saffirment contre les ressentiments, les colères ou les absences. Cest pourquoi cette journée est un symbole fort parce quelle transcende les particularismes pour devenir lexpression, non dune victoire de la victime sur le bourreau, mais de la prédominance de la véracité historique sur une mémoire vaine.
Un long processus
La première mesure législative concrète concernant la commémoration de lesclavage remonte à 1983 sous la présidence de François Mitterrand. Chaque département doutre-mer pouvait évoquer labolition de lesclavage à partir dune date spécifique (fériée). La mesure était donc restrictive pour deux raisons : elle nétait pas nationale mais locale, rivant ainsi le devoir de mémoire à un sentiment communautaire, à une identité singulière et elle concernait exclusivement labolition de lesclavage (et non la reconnaissance de la traite négrière). Il a fallu attendre 18 ans pour admettre, sous limpulsion du député de Guyane Christiane Taubira, lévolution claire et dense de la loi. Une loi du 21 mai 2001 qui tend à la reconnaissance par la France de la traite négrière, de lesclavage en tant que crime contre lhumanité, impliquant également des initiatives en faveur de la recherche, de lenseignement et instaure un comité de personnalités censées réfléchir à une date nationale commémorative.
Ce comité pour la mémoire de lesclavage, présidé par Maryse Condé, sera institué à partir du 5 janvier 2004. Le 10 mai, jour du vote au Parlement, est retenu comme date officielle de commémoration annuelle. La version définitive se nomme ainsi Journées des mémoires de la traite négrière, de lesclavage et de leurs abolitions.
Le conflit des mémoires
(
) nous comprenons combien lactivité de nomination a dimportance et que nommer une chose, cest la transformer, notait un Sartre écrivain et engagé. La question se pose dans ce cas-là car elle engage une vision singulière de lhistoire nationale et de la mémoire.
Doù la réfutation dune première erreur : la mémoire de labolition nest pas la mémoire de lesclavage. Une telle distinction sémantique simposait comme révélatrice dune opposition idéologique. Insister sur labolition, cest sattacher à exalter principalement la vivacité humaniste de la France, cest absoudre aussi une partie de lhistoire, la plus gênante évidemment. Reconnaître la responsabilité de la France en ce qui concerne les traites négrières et lesclavage, revient à imposer un travail objectif de recherche historique, à accepter de regarder son histoire en face avec courage et impartialité et à faire acte de repentance (moins la connotation religieuse). De plus, refuser ce passé dramatique revient aussi à escamoter la question du colonialisme, autre forme de lesclavage, et les problématiques daujourdhui.
Un passé si présent
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En effet, si ces six dernières années ont été lobjet dune exposition médiatique de lesclavage et du colonialisme, cest en raison dune crise didentité importante que vit la France. Lunité nationale vacille sous la légitime persistance des mémoires. Le passé semble rappeler à lordre le présent. Rejetés par une République honteuse et amère de son histoire, les Noirs de France cherchent des repères et réclament ce que les parents nont pas pu exprimer : la réalité des rapports entre la France et la traite négrière. Quand les silences ont fini par sestomper, les nouvelles générations ont senti la fêlure, le décalage. Comment se sentir, dès lors, inscrit dans une communauté nationale quand la mémoire flanche ?
La question dun néocolonialisme a été posée. Responsable de la ghettoïsation, de la discrimination et des précarités actuelles, les préjugés hérités de la période coloniale continueraient à sévir. Si cette position doit être relativisée, le sentiment dinjustice persiste.
La concurrence mémorielle
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Cette journée est aussi essentielle pour apaiser les radicalismes. La cécité républicaine, donnant limpression de rejeter une partie de la population, a permis dengendrer les excès et les réappréciations. Lattitude de certaines personnalités ou de certaines associations est évidemment condamnable pour leur antisémitisme et leur dérive communautariste improductive. Malheureusement, au-delà de ces phénomènes spectaculaires et minoritaires, elle reflète une véritable frustration que les pouvoirs publics auraient dû prévenir. La mise en opposition absurde de la Shoah et de lesclavage est symptomatique dun ravissement dun espace laissé vacant : celui de la mémoire et de lhistoire de lesclavage. Le problème ne concerne pas une concurrence mémorielle entre ces deux communautés, mais la capacité de la France à regarder son histoire en face. Noublions pas que la reconnaissance de la responsabilité française dans la déportation de nombreux juifs durant la Guerre na été reconnue, par le président Jacques Chirac, quen 1995. Plus simplement, il sagirait plus de rassembler, de travailler ensemble - tout en préservant les spécificités des mémoires -, afin de rendre à lhumanité ce qui lui appartient : ses défaillances les plus odieuses et ses vertus les plus lumineuses, ses faiblesses récurrentes et ses sursauts éthiques. Et cela, au-delà des clivages politiques et des intérêts particuliers.
La confusion de lhistoire et du politique
Aminata Fall dans son livre Noirs de France nhésite pas à sen prendre fermement aux historiens pour leur silence et le peu de travaux au sujet de lesclavage. Ceci expliquerait la querelle, entre les politiques et les historiens, ouvertement déclenchée lors de la proposition de loi de Christiane Taubira. Beaucoup ont vilipendé une ingérence de la politique dans le domaine de lactivité historique car la politique na pas à écrire lhistoire, selon ces détracteurs républicains. Malheureusement, le 23 février 2005, une loi votée par les représentants de la Nation préconise lenseignement de laspect positif de la colonisation. De plus, la publication du livre dOlivier Pétré-Grenouillau, relativisant la portée singulière de la traite négrière transatlantique, au regard des traites orientales et intra-africaines, a renforcé les colères ou les satisfactions et a démontré limpossibilité dune analyse objective sans réappropriation idéologique. En fait, les sentiments personnels viennent encombrer le travail des historiens et le silence des chercheurs laisse place aux interprétations partisanes. Dun côté, certains refusent la mauvaise conscience et la culpabilité au dépend de la vérité historique, de lautre on exalte les radicalismes et on appelle à la repentance.
En fin de compte, le travail effectué depuis le vote de la loi Taubira a permis un apaisement de la situation à court terme, chacun attendant fermement les effets de cet engagement national. Cette journée de commémoration est également loccasion de multiplier les possibilités de recherches et de développer lenseignement dans les milieux scolaires et les universités. Le devoir de transmission et déclaircissement de lhistoire fait, en effet, partie de la loi.
Non pour imposer une interprétation singulière, mais afin de permettre un véritable travail de mémoire et décriture. Comme le proclame un vieux proverbe chinois, Une bonne mémoire ne vaut pas un pinceau usé.Une journée de mémoire et de réconciliation
Aborder lhistoire avec le souci exclusif de dire le vrai pour préserver le passé des interprétations subjectives. Loccasion de rappeler aussi quil reste beaucoup à faire pour la reconnaissance de lesclavage et de la traite négrière, au risque de voir les conflits ressurgir insatiablement. Beaucoup ont pu, dès lors, sétonner du discours du nouveau président de la République, quand il a affirmé : Je veux en finir avec la repentance qui est une sorte de haine de soi. Malheureusement, pour en finir avec elle, il faudrait quelle soit entreprise, initialement
Thomas Yadan pour Evene.fr - Mai 2007